jeudi 19 novembre 2015

Le réveil

On rentre chez soi après le boulot, un vendredi soir ordinaire. On allume son PC, on ouvre Tweetdeck, tout est calme, ennuyeux, tout évoque le vendredi soir bourgeois, tranquille,  l'afterwork, l'anniversaire dans un bar à tapas.
On se prépare à fermer l'onglet, à s'allonger dans son lit avec une tisane et à ouvrir un roman.


Puis on voit passer ça.




Et on comprend d'emblée, comme par intuition, que la suite aura un petit goût de déjà-vu.






Le samedi matin, on se réveille d'une nuit de trois heures comme avec une bonne gueule de bois.


Après la sidération, le choc, le traumatisme, on se prend à espérer que ceux qui étaient encore dans le déni après le 7 janvier se réconcilient avec la pensée critique et la réflexion.


Peine perdue.


Certes, on ne peut plus accuser les morts, comme les irresponsables de Charlie Hebdo, d'avoir eux-mêmes directement scellé leur sort par de puériles provocations prophétophobes.
Mais c'est en tant que groupe, en tant que Français ayant prêté main forte à l'impérialisme yankee que les victimes de vendredi dernier ont été punies.


Telle est la thèse qui ressort du dernier papier rageur de Julien Salingue, "docteur en Science politique et co-animateur d'Acrimed",  qui nous appelle à refuser "vos guerres" (celles du président Hollande) qui provoquent "nos morts" (celles des Français) dans un lyrisme qui n'est pas sans rappeler la poésie urbaine du groupe Fauve.


Outre les réactions prévisibles de Paul Jorion, Saïd Bouamama et Raphaël Liogier, Salingue a trouvé un allié inattendu en la personne du philosophe Michel Onfray. Pour qui "la France ne fait que récolter les fruits de sa politique islamophobe" (ces déclarations ont donné lieu à de savoureux échanges entre "militants intersectionnels" sur Twitter pour savoir s'il y avait lieu de se féliciter des propos du penseur normand, autrefois assez peu tendre à l'égard de l'islam).


Il n'y a pas lieu d'être surpris de la popularité de cette explication. En réalité, penser l'islamisme et sa variante terroriste comme de simples produits de la politique de l'Occident est une manière de penser très eurocentriste. En niant que les peuples non-occidentaux, c'est-à-dire ni européens ni descendants d'Européens, puissent vouloir faire la guerre, mettre en place des accords diplomatiques, être traversés par des contradictions internes, connaître des révolutions, des révoltes, des jacqueries, des massacres, des traités de paix, des pillages, on se place du côté de Sarkozy et de son discours de Dakar : l'homme africain, ce bon sauvage, n'est "entré dans l'Histoire" qu'à l'avènement de la colonisation européenne.


L'Histoire. Quand on étudie, même très vaguement, l'histoire de l'islamisme en général et du terrorisme en particulier, on a vite compris que l'on ne peut pas avoir de lien de nécessité causale entre l'islamisme et les guerres post-11-septembre comme le prétend Salingue. Al-Qaïda a été fondée en 1988, a été financée par le gouvernement américain et Oussama Ben Laden pour faire tomber le régime marxiste afghan et a commis ses premiers attentats au début des années 1990. L'attentat contre le World Trade Center de New York a précédé l'invasion de l'Afghanistan, ainsi que la guerre en Irak. Bref, on aurait du mal à justifier que Al-Qaïda ait agi afin de venger les musulmans contre l'Occident impérialiste...
Et les victimes des terroristes , ce sont en majorité des habitants de pays musulmans, ce sont les 100000 Algériens tués pendant les années 1990. Ce sont les Pakistanais athées, chrétiens, minorités ethniques ou religieuses. Ce sont les Tunisiens à qui les attentats du musée du Bardo et de la plage de Sousse ont fait perdre leur gagne-pain.
Ces Tunisiens, ces Algériens, ces Pakistanais, sont-ils eux aussi des "impérialistes" ?


"Cependant, les terroristes, ils sont bien devenus méchants parce qu'ils étaient malheureux non ? C'est la pauvreté due à l'exploitation du Tiers-Monde par l'homme blanc qui est le vivier du terrorisme !"
Alors est-ce que les riches Qataris et les riches Saoudiens financent le terrorisme ? Et pourquoi est-ce que les sociologues qui ont essayé de mesurer la corrélation entre pauvreté et propension à être un terroriste ont conclu à une faible corrélation ? Et si la pauvreté était une condition nécessaire et suffisante pour se lancer dans une carrière de poseur de bombes, alors on s'attendrait à y voir les Indiens plus représentés que les Pakistanais.



Ce qui handicape sévèrement toute réflexion sur l'islamisme et les moyens de le combattre, c'est qu'on a oublié que l'on pouvait se battre pour des idées, et pas uniquement pour accumuler des richesses. Ce qui explique que l'on n'arrive pas à comprendre l'islamisme, qui constitue une réaction contre la démocratie libérale bourgeoise.
On ne peut pas comprendre pourquoi des gens sont prêts à mourir pour être récompensés dans un autre monde.
On ne peut pas comprendre pourquoi un milliardaire comme Ben Laden préférait vivre au fond d'une grotte pakistanaise que dans une villa à Los Angeles.
On ne peut pas comprendre pourquoi tant d'ingénieurs et de médecins prennent un beau matin une ceinture d'explosifs au lieu de leur porte-documents.


L'islamisme est un simple mouvement réactionnaire. Réactionnaire comme l'étaient les penseurs contre-révolutionnaires hier, comme le sont Zemmour, Rioufol, Finkielkraut et Renaud Camus aujourd'hui.
L'Occident est son ennemi naturel, mais seulement parce qu'il a accouché, dans la douleur, des valeurs honnies que sont le sécuralisme, la tolérance religieuse, le pluralisme et la démocratie. Supprimons l'Occident de l'équation, il reste ses idées. "Boko Haram", c'est "l’éducation (non coranique) est illicite".


L'islamisme est un simple mouvement réactionnaire. Réactionnaire parce qu'il refuse que la société puisse évoluer dans un sens imprévisible, parce qu'il refuse la coexistence des religions entre elles, parce qu'il réclame un ordre social intangible.


Il n'est pas la créature de l'Occident. Il est le précipitât du sectarisme qui rencontre la tolérance, du tribalisme qui rencontre la société ouverte, de la vérité révélée qui rencontre la science. Les Etats-Unis ont joué la carte de l'islamisme face à l'Union Soviétique, mais ils n'ont pas créé l'islamisme.


Faudrait-il, comme le souhaite Salingue, que la France se retire de la marche du monde, et se retranche derrière une prétendue neutralité, comme la Suisse qui blanchit aujourd'hui l'argent sale des dictateurs africains et blanchissait hier l'or d'Hitler ?
Cela équivaudrait à laisser la Russie, la Chine  et les autres pays membres permanents du Conseil de sécurité prendre la place que laisserait vacante la France. Cela équivaudrait à déléguer la politique étrangère aux autres pays. Parce qu'on n'est pas d'accord avec la façon dont la France défend ses intérêts, on voudrait qu'elle cesse entièrement de les défendre. Vision naïve...
L'isolationnisme, en fait, est une position foncièrement de droite.
C'est la position de Charles Lindbergh, pas mécontent qu'Hitler s'attaque enfin au problème juif, c'était celle de l'Action Française face à la guerre d'Espagne, c'est celle de Ron Paul qui veut supprimer le ministère de la Défense américain pour réduire les impôts des riches, c'est celle de Marine Le Pen et c'est donc aussi celle de Julien Salingue.


Je sais bien que l'internationalisme n'a plus bonne presse depuis l'intervention militaire de George W. Bush pour "libérer" l'Irak. Mais de là à comparer, comme le fait si grossièrement le fils caché de Daladier et Grobisou le bisounours, la guerre en Irak à l'intervention française au Mali - faite à la demande du gouvernement malien - et au bombardement de camps militaires de l'EI, il y a un gouffre que la déontologie d'un redresseur de torts journalistiques professionnel aurait dû empêcher de franchir.


Les réactionnaires, eux au moins, ont bien compris que tout ce qui se passe dans le monde peut avoir des conséquences ailleurs. Ils avaient compris en 1789 qu'il fallait écraser la Révolution Française avant qu'elle ne donne des idées aux autres peuples. Ils avaient compris qu'il leur fallait endiguer le socialisme, et pour cela ils ont fait les yeux de Chimène à Hitler, ont porté au pouvoir les généraux sud-américains puis ont financé les islamistes.
La gauche bisounours de 2015, abrutie de séries télé et de mèmes Facebook, refuse de comprendre ce qu'est l'intégrisme, se réfugie dans la lecture d'Harry Potter, et se console avec des câlins, en attendant que l'orage passe. Elle n'a pas compris, ou ne souhaite pas comprendre, ce que l'Etat Islamique veut vraiment.


Le réveil sera brutal.


Très brutal.

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