lundi 13 juin 2016

Vous aurez ma haine

J’ai la haine.

J’ai la haine à cause de ces attentats de plus en plus fréquents et de plus en plus meurtriers.
J’ai la haine à cause des homophobes et plus généralement à cause de ceux qui prennent du plaisir à attaquer et détruire les autres au lieu de s’occuper d’eux-mêmes.




à chaque fois, et malheureusement cela est devenu tellement routinier que l’on se surprend à utiliser l’expression “à chaque fois”, c’est le même défilé de réactions indécentes sur les réseaux sociaux, ces agoras de l’époque contemporaine.

Il y a tout d’abord ceux qui casent leur récupération politique sur des cadavres encore chauds, quitte à se planter complètement, tels que ces personnes qui ressortent le “privilège blanc” à toutes les sauces (un concept tellement galvaudé qu’il a perdu toute espèce de pertinence à décrire la réalité).








Il y a ensuite l’extrême-droite xénophobe qui prétend avoir de la peine pour ceux qu’elle qualifiait peu de temps avant d’”abomination”.





(Voici un petit extrait du blog de Rioufol du 29 mai 2013, pour mémoire)

On peut néanmoins compter sur les militants de base pour vendre la mèche de la tentative de “dédiabolisation”.


Il y a ensuite les salafistes “quiétistes”, ceux qu’on nous vend comme le meilleur rempart contre le djihadisme, qui se réjouissent ouvertement du massacre.



Il y a enfin, et même de manière hégémonique dans les rangs de la gauche, les “rienavoiristes”, ceux qui prétendent que rien ne permet de relier islam et attentats.

Les arguments sont divers et pas toujours cohérents les uns avec les autres. On a tout d’abord le déni : sans aller jusqu’au complotisme, on essaie de semer le doute dans les esprits. Malgré la revendication de l’Etat Islamique (EI), certains persistent à prétendre que ce dernier n’y est pour rien.


Il y a ceux qui s’approprient le slogan frontiste “les nôtres avant les autres” et qui relativisent le massacre en parlant des morts syriens et palestiniens (le même argument est utilisé à la fois par la gauche “décoloniale”, par les salafistes et par l’extrême-droite dieudonniste ; ainsi la penseuse décoloniale Sihame Assbague se voit-elle reprise par la dieudonniste “L’Informatrice”).






Autre argument totalement bidon, mettre en relation le fait que le tueur soit d’origine afghane et le fait que les  Etats-Unis aient bombardé l’Afghanistan en 2001. Argument qui se trouve être contradictoire avec celui qui prétend que le problème est purement américain puisque le tueur est né aux Etats-Unis...mais comme je l’ai déjà précisé, l’utilisation de plusieurs arguments contradictoires ne posent aucun problème aux rienavoiristes.


Le rienavoirisme constitue un sous-produit de la culture de masse américaine, celle des campus californiens où les élèves radical-chic mènent des campagnes maccarthystes contre des professeurs accusés de les avoir “offensés”, celle des journaux de “gauche” qui ont traîné dans la boue le périodique “The Atlantic” parce que ce dernier avait osé publier un papier dans lequel était soutenu que les djihadistes agissaient en fonction de leurs croyances et non parce qu’ils étaient “en quête de sensations fortes” et cherchaient des “aventures” (je cite de mémoire le papier : “the radical idea that people act according to their beliefs”).

La plupart des rienavoiristes que je lis sur Twitter semblent avoir une connaissance tout à fait sommaire de la religion. Ils défendent des textes qu’ils n’ont jamais lus parce que leur collègue/voisin/boulanger musulman est sympa (nonostant le fait que leur collègue n’a peut-être pas non plus lu le Coran). Ils citent le fameux verset 32 de la sourate 5 du Coran (“quiconque tuerait une personne non coupable d'un meurtre ou d'une corruption sur la terre, c'est comme s'il avait tué tous les hommes”) sans avoir le moindre début de conscience qu’il s’applique aux Juifs dans un contexte historique bien particulier. Ils n’ont aucune idée de la notion de vie après la mort. Ils s’imaginent que les croyants chérissent leur vie sur Terre alors que ces derniers ne pensent qu’au Royaume de Dieu. Ils arrivent très bien à qualifier un chrétien qui s’attaque à un centre d’IVG de “terroriste chrétien” mais ne peuvent se résoudre à parler de terrorisme islamique. Ils accusent l’”homophobie” du massacre de la boîte de nuit d’Orlando.


Cette homophobie meurtrière ne vient pourtant pas de nulle part. Elle est en très grande partie d’origine religieuse, ce qui se voit par les chrétiens qui veulent refuser de servir des couples gays, ceux qui ont combattu les propositions pour l’égalité des droits entre gays et hétéros, et ceux qui se réjouissent de l’attentat.


J’ai la conviction, tout du moins l’espoir, que les religions vont se réformer et abandonner leurs vieux dogmes homophobes. Mais je ne vais pas attendre que l’on daigne accepter mon existence pour vivre.

Je dirai à tous ceux que mon existence dérange, à tous ceux qui cherchent des excusent aux meurtriers : je n’irai pas coller des coeurs sur vos portes, je n’irai pas vous faire des baisers, je n’irai pas expliquer à Yann Barthés que “vous n’aurez pas ma haine”. “Le monde est plein de vertus chrétiennes devenues folles”... Vous aurez ma haine, et surtout vous aurez ma volonté de vous empêcher de me nuire. Je ne suis pas un munichois. Je ne crois pas au pardon, je ne crois pas à la vertu de tendre la joue gauche quand on se fait frapper. Je crois aux rapports de force. Je n’ai pas envie, quelle horreur, d’être aimé par Christine Boutin et Al-Baghdadi.

J’ai envie que ces derniers soient forcés de fermer leurs gueules.

jeudi 7 avril 2016

De la servitude volontaire

L'actualité est chargée en ce moment. Entre la funeste loi El Khomri, la fermeture d'usine Tata Steel au Royaume-Uni (sujet malheureusement pas assez évoqué en France...), l'accord UE-Turquie, le référendum néerlandais sur l'accord UE-Ukraine, les scandales politico-financiers très IIIè République (coucou, Panama)...

Pourquoi parler encore du voile ?

Eh bien, parce que le sujet revient régulièrement sur le tapis. Trop souvent. Il oppose en une guerre fratricide des camps qui semblent se complaire dans les antagonismes et les invectives au détriment de la réflexion de fond.

Nous en avons eu la démonstration éclatante avec l'interview de Laurence Rossignol par Jean-Jacques Bourdin, interview de laquelle il a été tiré une phrase dans laquelle elle comparait le port du voile avec "les nègres qui étaient pour l'esclavage".

Dans l'instant, pluie de critiques tous azimuts, hashtags, pétitions des habituels indignés professionnels...

Le raisonnement est d'une limpidité éblouissante : Laurence Rossignol utilise le mot "nègre", donc Laurence Rossignol est raciste, Laurence Rossignol est contre le port du voile, donc si vous êtes contre le port du voile, vous êtes raciste. CQFD. Les dénégations de la ministre n'y changeront rien, la machine médiatique est déjà passée à un autre "dérapage".

Dans un second temps, et avec un synchronicité digne d'un ballet de Tchaïkovsky, ce sont les intellectuels, journalistes et personnalités de la gauche postsoixantehuitarde et de la gauche républicaine-bouvetiste qui se sont affrontés par posts Facebook et billets Mediapart interposés.

On a donc eu droit aux explications embarrassées d'un Laurent Bouvet sommé d'expliquer pourquoi il ne se battait pas contre la loi El Khomri (spoiler : quand la dernière femme afghane aurait enlevé son voile il y jettera peut-être un coup d'oeil).



De l'autre côté, Esther Benbassa (qui ne sort de son hibernation que pour les débats sur le voile ou la prostitution) réchauffait la comparaison éculée entre le voile et la mini-jupe (trouve-moi donc un pays où la minijupe est obligatoire, Esther) tandis que Pascal Riché tentait, sans crainte du ridicule, de comparer les voiles aux "chapeaux que les femmes françaises portaient dans les années 1950".

Au lieu de s'embourber dans cette guéguerre stérile qui tend vers l'onanisme intellectuel, il faudrait mieux revenir à des vérités fondamentales.

D'abord, on peut tout à fait être en désaccord avec des pratiques sans en vouloir l'interdiction étatique. La supériorité de la démocratie sur l'autoritarisme vient du fait qu'elle repose sur le contrat social librement consenti. Interdire le voile à l'université, comme certains le proposent, ce serait se mettre au niveau des pays qui l'y ont rendu obligatoire. Se priver du moyen de l'éducation pour émanciper les femmes au nom de leur émancipation est une belle contradiction.

Ensuite, on peut noter que les premières polémiques sur le voile datent de la fin des années 80.
Et là, normalement, pour qui a un minimum de culture politique, ça fait "tilt".

Les années 80, ce sont les années Tapie, les années fric, les années gauche caviar. C'est à ce moment-là que le PS a officiellement renoncé à changer la société pour s’accommoder du chômage de masse. La fin des idéologies, le Reich de mille ans du néolibéralisme triomphant, les McDo partout, tout ça.



Et comme il fallait s'y attendre, d'autres idéologies ont pris la place d'un socialisme désormais voué à la "gestion" "pragmatique" de la "puissance publique" et au commentaire des décisions prises par Bruxelles. D'autres idéologies, qui placent l'identité et la culture au centre de leurs préoccupations.

Le retour des identités. Juif, Français, Breton, homosexuel, amateur de guitares saturées, dominatrice SM, amateur de metal tunisien, sapiosexuel, bobo du XIè, demi-pansexuel, geek, otter, et j'en oublie. Retour théorisé par Terra Nova pour que le PS récupère les votes non plus de ses électeurs, mais de clientèles, qui pour la loi Taubira, qui pour la participation aux dîners du CRIF, qui pour le financement d'une mosquée.

Le retour des idéologies. Pourquoi des femmes "libres" se voilent-elles, et ce faisant, je dois bien le constater, se reconnaissent comme inférieures aux hommes ?
Est-ce un acte de soumission ? Un acte de révolte ?
Est-ce qu'elles se considèrent comme libres dans la société libérale actuelle, dans laquelle on met en concurrence les pauvres avec les plus pauvres, dans laquelle la richesse permet de s'affranchir de toutes les règles, qui met en scène une méritocratie factive ?

Est-ce que les seules libertés qui comptent sont les libertés formelles au détriment des libertés réelles ?

Tiens, ce serait une bonne question pour Laurent Bouvet, ça.