lundi 22 juin 2015

La Révolution fiscale n'aura pas lieu

Commençons ce billet par une petite mise en garde : il faut parler d’”IRPP” et non d’”impôt” tout court, l’IRPP n’en étant qu’un parmi d’autres, sauf si on cherche à faire passer des idées fausses telles que “la moitié des Français ne payent pas d’impôt”.

Après deux ans de tergiversations, le PS dégaine donc sa réforme de l’IRPP : le prélèvement à la source. Les sympathisants PS se réjouissent, c'est la première réforme qui n'ait pas pour objet de réduire les droits des travailleurs depuis…



Qu’est-ce que l’on peut en espérer ?

La fusion entre la CSG et l’IRPP


Au commencement, il y eu Landias, Piketty et Saez (non, pas le chanteur pour adolescents rebelles) qui dans leur ouvrage “Pour une révolution fiscale”, en 2011, proposaient de rendre la CSG progressive (et de supprimer l’IRPP).
Puis il y eu l’engagement n°14 du candidat Hollande.
Reprenons. La CSG est une cotisation sociale individuelle (payé par les individus), un prélèvement à pourcentage fixe (“flat tax”) des revenus d’activité, affectée au financement de la protection sociale. L’IRPP est  un impôt familiarisé (payé par les foyers) affecté au budget de l’Etat. Ce sont donc deux prélèvement très différents.
La CSG étant prélevée à la source, passer au prélèvement à la source de l’IRPP est donc présenté comme un préalable à la fusion de ces deux contributions.
Le but de la fusion de la CSG et de l’IRPP est pour le moins flou et variable selon la sensibilité politique de la personne qui la défend, certains PS menés par Thomas Piketty y voyant une possibilité de rendre cette dernière progressive, certains UMP (comme Jean-François Copé) une manière de diminuer la CSG pour les ménages avec enfants.

(Graphique extrait du rapport du Conseil des prélèvements obligatoires (CPO) du 4 février 2015, la courbe violette additionne taux d’IRPP net et taux de CSG)

Un peu comme réduire le nombre de pages du Code du Travail ne veut rien dire si on ne détaille pas ce qu’on veut réécrire ou supprimer, proposer de fusionner la CSG et l’IRPP ne veut rien dire si on ne précise pas quels sont les assiettes, seuils et taux du nouvel impôt, et quel serait la part affectée à la Sécu et la part affectée à l’Etat. Se poserait également la question des niches fiscales qui pourraient ainsi entraver le financement de la Sécu, du recouvrement (Ministère des finances ou URSSAF ?), de la transition entre les deux systèmes...
La CSG et l’IRPP, c’est un peu comme la carpe et le lapin de la fable. Et d’ailleurs, on pourrait rendre la CSG progressive sans la fusionner avec l’IRPP. Le passage au prélèvement à la source de l’IRPP n’entraînera pas automatiquement la fusion de celui-ci avec la CSG.
D’ailleurs, il semblerait que Hollande ait totalement abandonné l’idée de la fusion...


(le PS a l’air de savoir ce qu’il veut… - crédits photo : https://twitter.com/Olivier_Auguste/status/611076991631147008)






“La droite et Pierre Gattaz sont contre le prélèvement à la source, donc c’est bien”


C’est faux en ce qui concerne la droite : elle plutôt pour, mais craint une augmentation des impôts, la fin du quotient familial et la fusion CSG/IRPP.

Ensuite, de nombreux syndicats, Sud-Solidaires Finances Publiques (majoritaire aux Ministère des Finances), Force Ouvrière, la CFDT Finances Publiques sont contre, la CFE-CGC est pour le moins tiède, la CGT parlant carrément d’une “imposture” et l’UNSA-Finances Publiques d’une “grande illusion”.

Certes, mais Pierre Gattaz est contre, donc c’est une bonne réforme, pas vrai ? Eh non, ça ne marche pas comme ça... “ça va imposer une charge de travail supplémentaire aux entreprises”, dit Gattaz. Eh oui...ça ne posera pas trop de problème aux grosses entreprises, celles du CAC40, celles qui ont une filiale aux Bermudes, une en Irlande et des dizaines au Luxembourg, qui pourront mettre en place les flux de données pour le coût de l’arrondi de leur pourcentage de bénéfice annuel...ce sera plus compliqué pour les petites entreprises. à moins de vivre dans le monde des Bisounours, il est illusoire de croire que la charge de travail supplémentaire pour les employés RH se traduira autrement que par une intensification du travail et une augmentation des objectifs. Quant à la baisse de la charge de travail espérée pour le Ministère des Finances...nous y reviendrons.

La simplification...ou pas


La paiement et la déclaration de l’IRPP ont déjà beaucoup été simplifiés ces dernières années. La déclaration préremplie, par la communication par l’employeur au ministère des finances du revenu imposable de l’employé (via l’URSSAF), concerne 90% des ménages imposables qui n’ont plus en général qu’à vérifier ce montant et indiquer s’ils possèdent un téléviseur. La télédéclaration (mise en place en 2000),  la possibilité de télécharger les documents justificatifs depuis le site du Trésor Public et la réception des avis d’imposition par courriel permettent également une simplification et un gain de temps. La mensualisation permet de payer chaque mois un dixième de l’IRPP dû par prélèvement automatique, pendant 10 mois.

Rappelons que la France occupait la 1re place mondiale en terme de services publics en ligne en 2014. Il serait possible d’aller plus loin en rendant le site Web des impôts un peu plus ergonomique...ou d’une autre façon que nous verrons plus loin.

Le dispositif proposé par François Hollande consisterait à ce que l’employeur calcule chaque mois l’IRPP dû par ses salariés et le reverse directement à l’administration fiscale. Eh oui, la “simplification” consiste à répartir le travail fait par une administration unique entre plus de 3 millions d’entreprises…afin de supprimer des postes dans la fonction publique d’Etat ?

Les employeurs devront donc s’amuser à calculer eux-mêmes chaque mois le montant d’un impôt qui était auparavant calculé pour tout le monde une fois par an par un gros logiciel très complexe du ministère des finances...

Et quand je dis employeurs...ce sont en fait des salariés (pas franchement bien payés) qui font les fiches de paie des autres. Ne vous imaginez pas Pierre Gattaz, le soir à la lueur d’une bougie, le crayon dans une main et la boîte d’aspirines dans l’autre. Au mieux, et afin d’éviter que les entreprises en sachent trop sur la vie privée de leurs salariés (par exemple, le revenu du conjoint, le nombre d’enfants et les pensions alimentaires), le calcul de l’IRPP restera fait par l’Etat, qui redonnera les informations à l’employeur. Mais en comparant le montant acquitté par un salarié et celui acquitté par un autre ayant la même rémunération, on peut facilement deviner la situation familiale. Comme s’il n’y avait pas suffisamment de problèmes de discrimination dans les entreprises, on va confier plein d’informations personnelles aux employeurs en espérant que tout ira bien. Au Royaume-Uni, l’employeur connaît même votre ancien salaire, pratique pour négocier une augmentation.

Pour éviter ce problème, certains proposent que l’employeur indique à la banque le pourcentage d’imposition à appliquer et que la banque fasse elle-même le prélèvement sur le revenu du salarié. La “simplification” impliquerait donc l’employeur et la banque dans le calcul et le paiement de l’impôt sur le revenu…

Et il faudra faire confiance aux entreprises si on leur confie le recouvrement de l’impôt. Vu les affaires de fraude à la TVA, sans parler de l’”optimisation fiscale” que certaines boîtes mettent en place, il y a de quoi douter...Et comment différencier les erreurs de bonne foi de la tentative de fraude ?

Mais le plus gros problème reste la “synchronisation” de l’imposition. Par ce terme barbare, on désigne les cas où l’IRPP ne serait pas égal à 12 (le nombre de mois dans l’année) fois le montant mensuel de l’IRPP tel que calculé en début d’année. Plus le nombre d’événements pouvant modifier le montant de l’impôt est élevé, plus le risque de désynchronisation est élevé. Par exemple , les 400000 PACS et mariages conclus par an sont susceptibles de provoquer une “désynchronisation”. Le nombre de cas sera très élevé : une personne changeant d’emploi pour un poste mieux (ou moins) rémunéré, un divorce, des revenus non salariaux tels que droits d’auteur ou loyers, le rattachement ou détachement au foyer fiscal d’une personne à charge, la vente d’une entreprise, la clôture d’une assurance-vie, une période de chômage, le passage d’une activité salariée à une retraite ou à une activité libérale, la naissance d’un enfant, la réalisation de travaux d’isolation donnant droit à des réductions d’impôts, etc. Il faudra alors remplir un formulaire...ressemblant trait pour trait à l’actuelle déclaration d’impôts. Quant aux professions libérales, elles resteront avec l’ancien système, on aura donc deux systèmes.

La “simplification” promise consisterait donc, pour résumer, à faire le calcul de l’IRPP une première fois en début d’année, puis à chaque changement d’employeur, à effectuer les prélèvements mensuellement, puis à recalculer en fin d’année la différence entre le théorique et le réel, et refaire un versement (ou plus rarement, un prélèvement). Simple, on vous dit.

“La France est un des derniers pays industrialisés à ne pas organiser le prélèvement de l’impôt sur le revenu à la source“


Toujours faire comme les autres, c’est tellement plus simple. D’ailleurs, on n’a qu’à supprimer le Parlement et recopier les lois des autres pays.

On oublie plusieurs choses. D’abord, la mise en place du prélèvement à la source s’est faite dans un contexte de guerre au Canada (1942), en Australie (1942), aux Etats-Unis (1942), au Royaume-Uni (1944). aux Pays-Bas (1941). On peut penser que le contexte rendait difficile de réaliser des recouvrements en cas de non-déclaration.

Mais surtout, le calcul de l’impôt sur le revenu est, dans la plupart des pays ayant mis en place la retenue à la source, bien plus simple qu’en France. Sandra Desmettre, inspectrice des finances, a étudié les systèmes de retenues à la source de 15 pays développés. Certains pays ne prennent pas en compte la situation conjugale du tout : le Royaume-Uni, le Danemark, les Pays-Bas et la Nouvelle-Zélande. Chaque conjoint doit remplir une déclaration séparée. Seul le Luxembourg possède un système équivalent au quotient conjugal. De plus, le Royaume-Uni, la Nouvelle-Zélande et le Danemark ne prennent pas en compte les enfants à charge dans le calcul de l’impôt. Quant au quotient familial, aucun des 15 pays de l’échantillon ne l’utilise.

En ne prenant pas en compte la situation familiale ni les enfants à charge, le Royaume-Uni arrive à un taux de synchronisation de 90%. En Nouvelle-Zélande,  pour 50% des contribuables, l’écart entre le montant prélevé en cours d’année et le montant réel calculé en fin d’année était moins de 30 euros. Aux Etats-Unis, au contraire, où le degré de personnalisation de l’impôt est élevé, 84% des contribuables doivent remplir une déclaration de revenus une fois par an. Autrement dit, pour vraiment simplifier, il faudrait faire comme le Royaume-Uni, et s’attaquer aux deux vaches sacrées que sont les quotients familial et conjugal...Pas sûr qu’on en prenne le chemin.

Notons que seuls trois pays sur les 15 étudiés par Sandra Desmettre, la Nouvelle-Zélande, l’Irlande et l’Espagne, appliquent la retenue à la source pour les revenus du capital : les dividendes et assimilés, les intérêts et assimilés, les revenus fonciers et les plus-values.


La fraude fiscale


Cela permettrait de faire baisser la fraude fiscale, nous dit-on. Pas de procédure de recouvrement puisque l’argent est directement prélevé par l’employeur, pas d’impayés, plus de rentrées fiscales pour l’Etat.

C’est un peu trop beau pour être vrai. D’abord parce que l’administration fiscale est au courant via l(es) employeur(s) du montant des salaires versés, elle a accès aux données bancaires, aux données des sites de e-commerce et des FAI, et peut prélever directement les impayés via un avis sur tiers détenteur sur le compte bancaire. Pour ne pas déclarer un salaire, un salarié doit donc être de mèche avec son employeur, ce qui semble bien improbable…

Pour lutter contre la fraude, ce n’est pas là qu’il faut regarder. Mais plutôt du côté de la fraude sociale (qui a doublé en 8 ans et est liée au travail au noir) et des divers types de fraudes fiscales (la fraude à la TVA, entre nombreuses autres). Mais faut-il compter sur le PS pour s’attaquer vraiment à la fraude ?

Quant au consentement à l’impôt qui serait facilité par la réforme, en rendant l’impôt “indolore”, on peut en douter. Une augmentation des impôts se verrait immédiatement sur la fiche de paye par la baisse du salaire net. Payer ses impôts n’est pas quelque chose dont on devrait avoir honte, et qu’il faudrait dissimuler...C'est le devoir de chaque citoyen.

Conclusion : pour un impôt simple, équitable et juste


Le PS a beaucoup promis en reprenant à son compte l’idée de “révolution fiscale” de PIketty. Comment un cadre peut-il payer 25% en taux effectif d’IRPP et CSG/CRDS et Lilianne Bettencourt 21% en incluant IRR, CSG, CRDS et ISF (voire moins avec le bouclier fiscal de Sarkozy) ?

En effet, l’imposition est de moins en moins progressive, avec la montée en puissance des taxes (en premier lieu la TVA qui représente 52% du budget de l’Etat, la TICPE…) et des contributions proportionnelles (CSG, CRDS…), les niches fiscales, le quotient familial qui profite surtout aux plus riches...

Parlons un peu des niches fiscales. La niche Copé sur l’impôt sur les sociétés (IS) - soi-disant abolie, en réalité un peu rabotée, par le PS - permet d’exonérer de l’impôt sur les sociétés une grande partie des plus-values de cession des sociétés filles par les sociétés mères, si l’investissement était à “long terme” (plus de 2 ans). Des milliards d’euros par an de cadeaux fiscaux aux grosses entreprises reversés en dividendes, que même le peu gauchisant Borloo trouvait inutile.

Il y a aussi le Crédit d’Impôt Recherche (CIR), une autre niche de l’IS. Utilisé par les entreprises (les grosses hein, pas l’épicerie du coin) pour des objectifs qui n’ont souvent rien à voir avec la recherche, il est coûteux et inefficace.

Citons également la défiscalisation des dons aux associations et aux partis politiques qui permet des financer des bidules à l’utilité aussi douteuse que la Manif “Pour Tous”, Civitas ou le remboursement des prestations de Bygmalion, ou des associations de bienfaisance dont le mode de gestion rappelle furieusement celui de n’importe quelle boîte privée.

On pourrait aussi parler de la ribambelle de niches fiscales sur le logement qui profitent aux plus riches et encouragent la spéculation et la rente, et de celles dont l’intérêt est plus que discutable.
(proposition de Piketty et al., l’un des seuls graphiques qui incluent l’ensemble des impôts et taxes dont la TVA)

En réalité, la retenue à la source de l’impôt sur le revenu est une simple mesure technique, complexe et coûteuse, qui peut amener des effets pervers, et qui ne fera pas disparaître la déclaration de revenus.
C’est un enfumage qui sera mis en place en fin de quinquennat en lieu et place de la “révolution fiscale” promise aux naïfs par Hollande, comme l’a bien compris le journaliste Laurent Mauduit.
Pour une politique fiscale de gauche, équitable et redistributive, il faut en premier lieu s’attaquer aux niches fiscales, quand elles ne répondent pas à un but d’intérêt général. Chaque niche est source de complexité et de fraude : par exemple, le crédit d’impôt sur certains travaux dans la résidence principale bénéficie aux propriétaires, donc (le plus souvent) aux plus riches, il rajoute quelques pages dans la déclaration d’impôts et donne une occasion de frauder en surfacturant les travaux d’artisan (une certaine presse, sous couvert de dénoncer ces combines, en fait complaisamment la publicité).
En ce qui concerne les possibilités d’évasion fiscale, via la directive sur les travailleurs détachés par exemple, il convient de les limiter au maximum.
On peut ensuite s’interroger sur le fait de maintenir le quotient conjugal qui bénéficie en priorité en plus aisés (les 20% des ménages les plus riches accaparent les deux tiers des réductions d’impôt dus au quotient conjugal) et décourage les femmes de travailler.
Le quotient familial est un autre facteur de complexité et de dégressivité : les 10% de foyers les plus aisés récupèrent 46% des réductions d’impôt dus à ce système. On pourrait comme le propose Christiane Marty, membre du conseil scientifique d’ATTAC, le supprimer tout en conservant les diverses aides de la politique familiale.

On pourrait même, sur la lancée, envisager de fiscaliser davantage les revenus du capital que les revenus du travail, ou mettre vraiment la pression aux paradis fiscaux (dont certains sont à quelques km de nos côtes) pour qu’ils arrêtent de jouer au con avec leurs holdings pour défiscaliser et leurs comptes en banque blanchisseurs.

Les pistes ne manquent pas pour aller vers plus d’équité, mais pour cela, il faudrait que la gauche revienne au pouvoir.



Sources



Ainsi que les divers articles en liens hypertextes dans cet article.


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jeudi 4 juin 2015

Qui veut la peau du code du travail ?

Shit code


L’homme est un animal politique, naturellement fait pour vivre en société, comme disait l’autre. On a beau s’entourer de toutes les précautions du monde, donner sa télé à Emmaüs afin que les pauvres puissent eux aussi accéder à la joie de s’emmerder le dimanche après-midi devant Drucker, fuir ses collègues à la machine à café, feindre l’aphasie lors de sa visite mensuelle chez les “collaborateurs” de M. Jean-Louis David, réécouter le dernier (et délectable) Moonspell dans le bus au lieu de discuter avec les autres usagers comme ça se faisait avant l’invention des smartphones, quand une idée flotte dans l’éther, enfin dans la noosphère, elle finit bien un jour ou l’autre par fondre sur le malheureux internaute avec plus d’empressement que Jean-Luc Lahaye sur une fan inopinément prépubère.

Il traîne donc dans l’air une idée, aussi simpliste que fausse, qui contamine jusqu’à nos plus éminents encéphales, de celui, démocrate-chrétien et bleu pâle de François Bayrou jusqu’à la cervelle bleu horizon, avec de délicats reflets bruns, de l’idole des boutonneux du XVIè arrondissement, heureusement qu’ils votent pas ces cons, j’ai nommé Bruno Le Maire.

Cette idée, dont je n’ai malheureusement pu retracer l’origine (une obscure officine séguélo-mitterrandiste ?), c’est que le Code du Travail est trop gros. Engraissé par des décennies de gouvernement socialo-communiste, incompréhensible, obèse, les patrons ont, à cause de lui, la peur au ventre au moment de signer un contrat de travail. D’où le chômage. La solution : il faut le faire maigrir, parbleu ! Pas question d’accepter les Codes plus size, il faut se mettre à la diète, tailler dans le lard, flexibiliser, assouplir les rigidités du marché, ouvrir les chakras...euh non pardon je me suis trompé de secte, et les patrons retrouveront le sourire et les chômeurs les joies de l’open space.

L’hypothèse a tout ce qu’il faut pour avoir du succès dans le marché des idées : elle est simple, compréhensible par tous, donne une solution magique à un problème difficile (le chômage, c’est bien, il y en a qui suivent), et en plus elle est photogénique.

Admirez l’inventivité d’Agnès Verdier-Molinié, économiste libérale de grand talent télévisuel et directrice de la fondation IFRAPpadingue, qui utilise les codes du travail Dalloz des années précédentes afin de construire un habitat écologique pour les sans-abris de sa région.





C’est pas avec le code du travail suisse qu’on ferait ça, comme le fait si bien remarquer M. François B., de Pau. C’est que le code du travail suisse, c’est 80 pages. 80 pages ! Même Amélie Nothomb, elle fait pas aussi court.


4% de chômage en Suisse, 10% en France, et le Code du Travail suisse qui est plus petit que le code français, c’est évident putain, savez pas faire une règle de 3 les gauchos ?


Eh bien non, ce n’est malheureusement pas aussi simple. Reprenons depuis le début. Qu’est-ce qu’un Code (juridique) ?

C’est (merci Wikipédia) “un recueil de lois ou de règles (code d'honneur) définies par un groupe, une société, un métier, un État.” C’est le moment où je devrais vous parler du Code d’Hammurabi et du Code Noir, pour faire sérieux, mais je ne voudrais pas vous endormir et puis en plus je n’y connais rien.

Le Code du Travail est donc une simple compilation de lois et de décrets. Rappelons que les lois sont votées par le Parlement et les décrets...décrétés par le Gouvernement, et que selon la hiérarchie du droit, l’application de la constitution française prime sur celle du Code du Travail, qui prime sur la convention collective (ce truc que la CFDT, CFE-CGC et autres syndicats “réformistes” signent avec le patronat), qui prime sur le contrat de travail individuel signé entre le salarié et le patron.

C’est là que l’on comprend mieux l’imbécillité du comptage du nombre de pages du Code du Travail. Il suffit que la loi ne soit pas codifiée pour arriver à un total faramineux de...0 page. Quand le droit du travail a été codifié au Maroc, en 2004, le taux de chômage au Maroc atteignait 10,8% de la population active, il n’est plus que de 9,1% en 2014.

Et la Suisse ?
En Suisse, le Code des obligations (rien à voir avec les obligations qu’émettent les entreprises pour se financer) reprend une partie du périmètre du Code du Travail français, par exemple en ce qui concerne le licenciement. Les conventions collectives sont également plus étoffées et couvrent certains points du Code du Travail français.

Mais le nombre de pages, il augmente quand même, non ? J’ai pas rêvé, quand même, hier soir, quand David Pujadas a montré à des millions de téléspectateurs avachis un code Dalloz de 2004 et un code de 2014 ?

Alors, il faut savoir que le code Dalloz, c’est bourré d’annotations, et de de commentaires sur la jurisprudence, c’est-à-dire des décisions de justice qui permettent en général de clarifier certaines obscurités ou omissions du droit du travail. Si le Code de Dalloz édition compte 3492 pages, celui de Prat Europa n’en contient que...1715. Soit à peine 2,16 fois plus que le très socialiste code du travail des Etats-Unis (par charité, on va éviter de dire que certains Etats comme la Californie ont aussi des Codes du Travail, que vous pouvez consulter si vous en avez le courage sur cette page Web officielle dont l’austérité rappelle les heures les plus sombres de l’histoire de la Commission Européenne).

Rappelons que le Code du travail a été réécrit et “simplifié” en 2008 par la droite…Et que certaines de ses dispositions se sont retrouvées dans le Code Minier ou le Code de l'action sociale et des familles. Eh oui, on peut déplacer ainsi des pages d’un Code à un autre.

(Rappelons également que la droite décomplexée a diminué le nombre d’inspecteurs de la répression des fraudes avec pour fabuleux résultat de faire passer des vessies de chevaux de réforme roumains pour des lanternes qui font meuh et que la droite complexée fait de même avec les inspecteurs du travail. Autrement dit, le droit n’existe que sur le papier puisqu’on donne aux patrons le moyen de ne pas le respecter.)

(moi quand on diminue le nombre d’inspecteurs du travail)

Alors que contient ce fameux Code en vérité ? Il est disponible en accès libre sur le site Légifrance. Il contient des dispositions sur la représentativité syndicale, le dialogue social, l’égalité hommes-femmes, la lutte contre la discrimination, la résolution des litiges, les instances représentatives du personnel, la santé et la sécurité au travail, les plans de licenciements collectifs, l’assurance chômage, l’inspection du travail, la formation continue, l’apprentissage, les horaires, les congés, les travailleurs handicapés…

Un grand nombre de ces dispositions sont intégrées dans les logiciels de gestion des entreprises : calcul automatique des congés payés restants, calcul des cotisations à partir du salaire brut...C’est autant de travail que le patron n’a pas à effectuer lui-même.

Contrairement à la vision Verdimoliniesque de l’employé vicelard prêt à piéger son employeur sur une virgule mal placée dans son contrat, les Français connaissent mal leur droit. Entre l’ouvrier lambda de PSA et son entreprise qui dispose d’un puissant service juridique, on ne peut pas dire que l’entreprise parte perdante en cas de conflit.

Dans les dispositions du Code du travail, il ne s’agit pas de tout connaître. Aucune utilité pour un patron breton de connaître les dispositions spécifiques à l’outre-mer, aucune utilité pour un vendeur de chaussures de connaître les articles sur le transport des matières radioactives ou les règles de sécurité sur l’élagage des arbres. Le Code du travail grossit parce que la vie devient plus compliquée, il change en fonction des évolutions technologiques et pas toujours à l’avantage du salarié.

Et puis, il y a un truc, je sais pas si vous connaissez. ça s’appelle un moteur de recherche. C’est magique, on cherche par exemple “syndicat représentatif”, et on obtient une myriade de définitions de ce qu’est un syndicat représentatif sans même à avoir à dépoussiérer le Dalloz et à se farcir les 3500 pages en lecture cursive. Magique, je vous dit.

Mais alors, me direz-vous, et vous auriez raison, ce que nous jouent Agnès Verdier-Molinié et autres saltimbanques de télévision en continu, c’est du pipeau ?

Ben oui. Ou de la bêtise.

“Et où t’c’est t’y qu’y veulent nous emmener ces joueurs de pipeau ?”

Devinez. “Simplifier” le code du travail, ça ne veut rien dire. Que veut dire “simplifier” ? Supprimer des pages, mais lesquelles ? N’importe lesquelles ?

Est-ce qu’ajouter des pages dans le Code du travail, c’est toujours défavoriser les entreprises ?

Non.

Il y a un certain nombre de règles à respecter par le salarié, ne pas picoler ou fumer des herbes qui font rire (ce qui est normal, hein, pour le coup), respecter les règles de sécurité, ne pas divulguer des informations confidentielles...Mon petit doigt me dit que ce ne sont pas ces dispositions que les Finkielkraut et autres “briseurs de c..tabous” veulent “simplifier”.

Alors, quoi donc ?

Eh bien, simple, il suffit d’aller sur le site d’une feuille de chou pour chefs d’entreprise pour le savoir.

  1. “Les seuils sociaux devraient être augmentés” : on remplace un nombre par un autre, ça ne simplifie rien du tout, mais ça permet aux moyennes entreprises de ne pas avoir de CE ou CHCST. Supposons que le patron soit un type cool qui traite bien ses salariés même sans ces instances, ce n’est nullement de la simplification.
  2. Fusion des institutions représentatives du personnel telles que CE, CHSCT, DP (tiens, coucou le projet de loi Rebsamen). Sur ce point, j’avoue que je n’y connais pas grand chose, passons.
  3. Diminuer le préavis de licenciement. Pourquoi pas, mais alors les entreprises accepteraient-elles que le transfert de connaissance du salarié qui part à un autre salarié ne se fasse pas ? Et est-ce que 3 mois, c’est de trop pour retrouver un travail ?
  4. Supprimer la référence à la durée légale du travail. Alors là on peut dire adieu au pantalon de François Lenglet. Non seulement, on fait trimer les gens encore plus, mais adieu les majorations d’heure sup, et bonjour le chômage (oui, ne pas diminuer la durée légale du travail en fonction de la hausse de la productivité fait augmenter le chômage, z’avez pas lu le dernier Jacobin ?).
  5. Simplifier la réglementation permettant de recourir aux CDD. Je commence à fatiguer et je ne commente pas celui-ci.

Bref, en fait c’est des propositions libérales typiques. Rien qui mérite d’être réfuté sans argument, mais rien qui ne soit neutre et seulement “simplificateur”. Le seul 4è point induirait une régression sociale (ou un progrès, selon le point de vue de Pierre Gattaz) majeure, dont on ne pourrait faire l’économie de discuter.


Conclusion :

Simplifier le Code du Travail, pourquoi pas ? Les dispositions concernant les congés payés (pour prendre un exemple que je connais) sont par exemple très compliquées. Mais “simplifier” tout seul ne veut absolument rien dire.

Ce que veulent les éditocrates qui bavardent sur BFM TV et construisent des barricades avec des Dalloz, c’est mettre le Code du Travail en pièces afin de pressurer encore plus les salariés. Mauvais calcul, en fait. Une fois que tout le monde sera précaire, qui fera construire des maisons, qui aura envie de s’investir dans son travail, qui aura envie d’élever des enfants, qui aura envie d’inventer, de créer, d’investir dans l’avenir ?

Dans le monde cocaïné des Lenglet et Cie, où les chômeurs sont des feignants et les salariés des charges, le chômage n’augmente pas en fonction des tours de vis des politiques d’austérité européennes, mais en fonction du nombre de pages d’un gros livre rouge.

Au fait, quelqu’un a besoin d’une télé ? Je vends la mienne.





(Merci à Gaïa Lassaube pour sa patiente relecture)




Sources :

  1. L'épaisseur du code du travail français, entre mythe et réalité, le JDD, 02/07/2014 http://www.lejdd.fr/Economie/L-epaisseur-du-code-du-travail-francais-entre-mythe-et-realite-674378

  2. Code du travail: Bayrou démagogue, Yves Faucoup, Mediapart, 20/09/2014 http://blogs.mediapart.fr/blog/yves-faucoup/200914/code-du-travail-bayrou-demagogue

  3. Trop gros le code du travail ?, Gérard Filoche, Démocratie & Socialisme, 10/10/2013 http://www.democratie-socialisme.org/spip.php?article2961